Le changement climatique : une crise économique pour les jeunes des économies émergentes
Le changement climatique est souvent présenté comme une crise environnementale ou scientifique, mais pour des millions de jeunes dans les économies émergentes, il devient de plus en plus une crise économique. La hausse des températures, l’irrégularité des pluies et les catastrophes liées au climat commencent à toucher le moteur le plus fondamental du développement : la productivité. Et quand la productivité change, le marché du travail change, les salaires changent, et des parcours entiers d’accès aux opportunités changent avec eux. Pour une génération de jeunes qui arrive sur des marchés du travail fragiles, l’instabilité du climat redessine l’avenir bien avant qu’elle ait eu la possibilité d’y entrer pleinement.
Dans les villes, les bourgs et les communautés rurales d’Afrique, d’Asie du Sud, d’Amérique latine et d’Asie du Sud-Est, les jeunes découvrent que l’instabilité environnementale ne se joue pas en marge de leur vie économique : elle la façonne de l’intérieur. Elle se manifeste quand les heures de travail sont réduites parce que les usines ne peuvent pas tourner pendant les vagues de chaleur. Elle se manifeste quand les inondations coupent les axes de transport. Elle se manifeste quand les exploitations agricoles produisent moins lors de moussons imprévisibles. On la retrouve dans la hausse des prix alimentaires, les livraisons retardées, l’électricité intermittente et les entreprises incapables de planifier ne serait-ce qu’un trimestre à l’avance. Ces perturbations peuvent sembler éparses au premier abord, mais ensemble elles dessinent une tendance : l’instabilité du climat devient discrètement l’une des forces les plus puissantes qui pèsent sur les moyens de subsistance des jeunes.
Des perturbations bien réelles : études de cas sur les pertes économiques
Les terribles inondations de 2022 au Nigeria en ont donné un exemple frappant. Pendant des semaines, l’eau a submergé les zones industrielles, les entrepôts et les terres agricoles. Des milliers de jeunes ouvriers d’usine n’ont pas pu se rendre au travail : les machines ne pouvaient pas fonctionner sans électricité, les routes disparaissaient sous l’eau et les chaînes de production s’arrêtaient à répétition. Beaucoup de ces jeunes travailleurs étaient payés à la journée ou à la semaine ; perdre ne serait-ce que quelques jours, c’était perdre un revenu qui faisait vivre des foyers entiers. Les crues ont aussi détruit de petites boutiques tenues par de jeunes entrepreneurs, emportant leur stock en une nuit. Des agriculteurs d’une vingtaine d’années ont vu leurs champs se transformer en lacs peu profonds. Il ne s’agissait pas d’incidents isolés, mais de perturbations économiques étendues et lourdes de conséquences, déclenchées par un seul événement climatique.
Ce scénario se répète au-delà des frontières. Au Bangladesh, de fortes vagues de chaleur ont contraint ces dernières années des usines de confection à suspendre leur activité, car les ouvriers ne pouvaient pas continuer à travailler sans danger sous des températures intérieures élevées. En Inde, des pluies torrentielles dans des États comme le Maharashtra et l’Uttarakhand ont paralysé les transports pendant plusieurs jours, empêchant de jeunes travailleurs des plateformes et des livreurs de faire leurs tournées. Au Kenya, la sécheresse a fait chuter les rendements agricoles au point que la migration des jeunes vers les villes a bondi, ce qui a mis sous tension des marchés du travail déjà très concurrentiels. Que le déclencheur soit une chaleur excessive, trop de pluie, pas assez de pluie ou des tempêtes de plus en plus fréquentes, le résultat est le même : l’instabilité climatique pèse directement sur la productivité, et la productivité pèse directement sur la vie économique des jeunes.
Pour comprendre pourquoi ces perturbations comptent autant, il faut regarder ce que la productivité représente concrètement. La productivité n’est pas un simple indicateur économique ni un concept théorique : c’est le rapport entre l’effort fourni et le résultat obtenu. Quand l’environnement devient instable, la capacité des jeunes travailleurs à convertir leur travail, leur créativité et leur temps en revenu stable est compromise. Une jeune vendeuse de rue qui ne peut pas installer son étal pendant les inondations perd sa recette du jour. Un ouvrier du bâtiment obligé de s’arrêter par forte chaleur perd son salaire de la journée. Un livreur bloqué dans des rues inondées perd à la fois en productivité et en rémunération. Ces interruptions individuelles s’additionnent et produisent une instabilité économique généralisée.
Les mécanismes de la perte de productivité liée au climat
On peut comprendre la façon dont l’instabilité du climat agit sur la productivité à travers les vulnérabilités auxquelles les jeunes sont confrontés au quotidien.
Stress thermique et baisse de la production
Les fortes chaleurs rendent le travail en extérieur épuisant et souvent dangereux. Les jeunes qui travaillent dans le bâtiment, l’agriculture, la livraison ou tout autre métier physique ne peuvent pas tenir de longues heures sous une chaleur extrême. Ils souffrent de fatigue, de déshydratation et de stress thermique, ce qui entraîne une réduction des heures travaillées et une baisse de la production. Ces effets n’apparaissent pas au premier coup d’œil dans les graphiques macroéconomiques, mais ils pèsent discrètement sur le budget des ménages et sur les trajectoires professionnelles.
Fragilité des systèmes énergétiques
Les systèmes énergétiques sont un autre pilier de la productivité que les événements climatiques mettent à mal. Dans de nombreuses économies émergentes, les réseaux électriques sont fragiles même en temps normal. Pendant les vagues de chaleur, la demande d’électricité s’envole, car ménages et entreprises comptent sur la climatisation. Pendant les tempêtes et les inondations, les lignes de transport d’électricité sont endommagées. Résultat : délestages tournants, machines à l’arrêt, activités numériques interrompues et heures de travail perdues. Les jeunes qui travaillent dans l’industrie, le commerce, les services informatiques ou comme indépendants du numérique perdent tous des revenus quand le courant devient imprévisible. Un seul après-midi de coupure peut réduire à néant les gains d’une journée entière pour un jeune payé à l’heure ou à la tâche.
Défaillances des infrastructures et mobilité
Les défaillances des infrastructures aggravent encore ces difficultés. Les routes et les ponts qui n’ont pas été conçus pour résister aux intempéries extrêmes ferment régulièrement ou deviennent dangereux pendant les inondations. Les transports publics ralentissent ou s’arrêtent pendant les tempêtes. Pour les jeunes qui doivent se rendre dans des zones industrielles, sur des marchés ou dans des bureaux, ces perturbations de la mobilité se traduisent par des salaires perdus et des occasions manquées. Les jeunes entrepreneurs qui dépendent des transports pour acheminer leurs marchandises subissent des hausses de coûts soudaines et des retards imprévus qui réduisent leur compétitivité.
Chocs sur les chaînes d’approvisionnement et volatilité des prix
Les perturbations climatiques touchent aussi des chaînes d’approvisionnement auxquelles les jeunes travailleurs ne pensent peut-être même pas tant que tout fonctionne. Quand une tempête ferme temporairement un port, les matières premières arrivent en retard ; les plannings des usines dérapent ; la production diminue ; et les entreprises réduisent les heures de travail. Quand la production agricole baisse à cause de pluies inattendues, les prix alimentaires augmentent, ce qui limite la capacité des jeunes ménages à épargner ou à investir. C’est tout le système économique qui se met à vaciller.
Le défi de l’imprévisibilité
Pourtant, la plus grande difficulté ne tient pas seulement au fait que l’instabilité climatique réduit la productivité : elle tient au fait qu’elle accroît l’imprévisibilité. Les jeunes qui entrent sur le marché du travail suivent déjà des parcours incertains, en conciliant souvent études, emploi à temps partiel, responsabilités familiales et ambitions économiques. La variabilité du climat ajoute une couche d’incertitude supplémentaire et leur rend plus difficile de planifier leur carrière, de gérer leurs finances ou de se sentir en sécurité dans leur emploi. Le stress psychologique causé par l’imprévisibilité économique accompagne en silence le stress environnemental.
Renforcer la résilience : une voie vers la stabilité centrée sur les jeunes
L’histoire ne s’arrête pas pour autant à la vulnérabilité. Les économies émergentes disposent aussi d’un immense potentiel pour renforcer leur résilience, et les jeunes sont au centre de cette transformation.
Développer des compétences résilientes face au climat
Une voie prometteuse passe par le développement de compétences résilientes face au climat. Former les jeunes travailleurs dans des domaines comme l’installation solaire, l’agriculture durable, l’analyse de données climatiques, la fabrication économe en énergie et la logistique numérique les prépare à des secteurs capables de survivre, et même de prospérer, dans un climat qui change. Ces compétences préparent les jeunes à des emplois moins exposés aux aléas climatiques et leur permettent en outre de contribuer à des communautés plus résilientes.
Des infrastructures intelligentes face au climat
Les infrastructures intelligentes face au climat ouvrent une autre voie vers la stabilité. Lorsque les pouvoirs publics conçoivent des routes capables de résister aux inondations, implantent les zones industrielles en hauteur, à l’abri des crues, ou modernisent les réseaux électriques avec des systèmes de secours décentralisés, la productivité devient moins vulnérable. Ces investissements protègent directement les perspectives des jeunes en réduisant la fréquence des arrêts liés au climat.
Des outils financiers pour la résilience
Les outils financiers soutiennent eux aussi la résilience. La micro-assurance indexée sur des indicateurs météorologiques, par exemple, peut garantir aux jeunes agriculteurs, aux petits entrepreneurs et aux travailleurs informels une aide rapide lorsque survient un événement climatique. Ce type de coussin financier aide les jeunes à se relever plus vite et à continuer de participer à la vie économique, même après un choc.
La transformation numérique
La transformation numérique apporte un niveau de résilience supplémentaire. Les plateformes numériques permettent aux jeunes entrepreneurs de vendre en ligne même quand les marchés locaux ferment à cause d’intempéries extrêmes. Dans les usines, l’automatisation réduit la dépendance au travail physique pendant les vagues de chaleur. Les chaînes d’approvisionnement numérisées repèrent plus tôt les perturbations, ce qui laisse aux entreprises le temps de s’adapter. Toutes ces innovations ouvrent de nouvelles voies vers la productivité, même quand l’environnement devient moins prévisible.
Conclusion : les architectes de l’adaptation
Au bout du compte, la perte de productivité liée au climat est à la fois un défi et une invitation à repenser les systèmes économiques. Les économies émergentes ont l’occasion de revoir leurs stratégies de développement pour les rendre plus inclusives, plus résilientes et davantage centrées sur les jeunes. Les jeunes, souvent présentés comme des victimes du changement climatique, ont aussi la capacité de devenir les architectes de l’adaptation. Leur créativité, leur faculté d’adaptation et leur goût pour les nouvelles technologies font d’eux des meneurs dans la construction de la résilience économique.
L’instabilité du climat continuera de mettre les économies émergentes à l’épreuve, mais elle n’a pas à les définir. Avec la bonne combinaison de développement des compétences, d’investissement dans les infrastructures, d’innovation numérique et de protection financière, la productivité peut se stabiliser, même dans un monde qui se réchauffe. Et quand la productivité se stabilise, les jeunes disposent des bases dont ils ont besoin pour construire leur avenir avec confiance plutôt que dans l’incertitude.
La route à venir exigera des choix audacieux et des efforts communs. Il faudra que les gouvernements, les communautés, les organisations et les jeunes eux-mêmes reconnaissent que la résilience économique est indissociable de la résilience climatique : les deux sont étroitement liées. Mais le bénéfice potentiel est immense : un avenir où les jeunes travailleurs ne se contentent pas de survivre à l’instabilité climatique, mais portent une nouvelle ère de croissance durable et riche en opportunités.
Si les économies émergentes réussissent cette transition, les jeunes d’aujourd’hui ne seront pas définis par les défis du changement climatique. Ils le seront par la manière dont ils auront transformé ces défis en nouvelles voies d’innovation, d’équité et de prospérité partagée.
Cet avenir est possible, et des millions de jeunes à travers le monde en ont un besoin urgent.




