« Qui construit l’avenir, et pour qui le construit-on ? »

C’est la question que nous devons nous poser face à l’innovation climatique, surtout dans un monde qui a un besoin urgent de solutions inclusives et adaptées à leur contexte. À mesure que les effets du changement climatique s’accélèrent, la technologie est souvent présentée comme le salut. Mais si nous n’y prenons pas garde, elle risque de devenir un outil d’exclusion de plus, qui reconduit les vieux rapports de force sous couvert de progrès.

L’expression « décoloniser les technologies climatiques » peut sembler provocante, mais elle repose sur une réalité très concrète : trop de technologies censées servir le Sud global sont encore conçues loin de lui, géographiquement, socialement et idéologiquement. Et trop souvent, les personnes les plus exposées aux risques climatiques n’ont pas voix au chapitre dans la conception, le déploiement et la propriété des technologies qui façonnent leur vie.

Les technologies climatiques et le déséquilibre des pouvoirs

Malgré une attention mondiale croissante, l’innovation dans les technologies climatiques reste très concentrée dans le Nord global. Le capital-risque va de manière disproportionnée aux start-up installées aux États-Unis et en Europe, tandis que les innovateurs africains, asiatiques et latino-américains manquent de financements et se heurtent à des obstacles systémiques lorsqu’ils veulent changer d’échelle. Pendant ce temps, des communautés entières du Sud global servent de terrains d’essai à des technologies qui ne répondront peut-être jamais vraiment à leurs besoins, des modèles d’IA entraînés sur des données étrangères aux outils « intelligents face au climat » déployés sans prise en charge des langues locales ni consultation des habitants. Ce décalage produit des solutions techniquement impressionnantes mais socialement hors sujet.

Il faut poser des questions qui dérangent :

  • Qui a le pouvoir de définir les problèmes et les « solutions » ?
  • À qui appartiennent les données, et qui en profite ?
  • À quoi ressemble la résilience climatique là où l’électricité, internet et les infrastructures ne sont pas garantis ?

Ces questions renvoient à un problème plus vaste : l’héritage colonial de l’extraction, de la dépendance et de l’invisibilisation, qui refait surface dans l’espace numérique.

Changer de récit : de bénéficiaires à architectes

Le Sud global ne manque pas d’innovation. En Afrique, en Amérique latine et en Asie du Sud-Est, des communautés mettent au point des solutions low-tech, ancrées dans leur territoire, qu’il s’agisse de réseaux solaires décentralisés, de systèmes d’alerte précoce sur téléphone mobile ou de projets autochtones de restauration des écosystèmes. Ce sont des technologies climatiques, même si elles n’entrent pas dans le récit dominant de la « tech ».

Mais ces innovations restent souvent sous-financées, mal reconnues ou cantonnées à une petite échelle, non parce qu’elles manquent de valeur, mais parce qu’elles manquent de visibilité dans l’écosystème technologique mondial.

Décoloniser les technologies climatiques, c’est changer de récit :

  • De la charité aux capacités
  • Des projets pilotes aux plateformes
  • De la dépendance à la co-création

Il s’agit de faire de la place à des systèmes de savoirs propres à chaque contexte, de reconnaître la valeur de l’innovation autochtone et de financer des solutions portées par le Sud, à grande échelle.

Le risque du colonialisme des données

Une inquiétude grandit dans le secteur des technologies climatiques : le colonialisme des données, c’est-à-dire l’extraction de données environnementales, sociales et géospatiales du Sud global, souvent sans consentement, sans transparence et sans partage des bénéfices.

Images satellites, modèles de risque climatique et données démographiques servent de plus en plus à construire des modèles d’IA, à orienter les financements et à évaluer les risques. Mais les communautés dont proviennent ces données ont rarement accès aux outils qui en sont tirés. Pire, elles sont parfois écartées des décisions prises à partir de ces mêmes données, ce qui perpétue un contrôle venu de l’extérieur.

Nous devons aller vers la souveraineté des données, un modèle dans lequel les communautés ne se contentent pas de fournir des données : elles les possèdent, les gouvernent et en tirent profit.

Vers un écosystème d’innovation climatique juste

Voici à quoi pourrait ressembler un écosystème des technologies climatiques décolonisé :

  • Une innovation portée localement : financer et faire grandir les start-up et les associations de terrain dirigées par les personnes les plus proches du problème.
  • Une conception qui part du contexte : intégrer les réalités locales à chaque étape, de la définition du problème au prototypage et aux tests.
  • Un financement éthique : créer des modèles de financement de long terme, équitables et non extractifs.
  • Des plateformes inclusives : bâtir des écosystèmes mondiaux où les voix du Sud global ne sont pas seulement mises en avant, mais mènent la discussion.
  • La réciprocité des savoirs : faire en sorte que les connaissances circulent dans les deux sens, du Sud vers le Nord et inversement.

Ce changement n’est pas seulement éthique, il est stratégique. Sans le leadership du Sud global, l’agenda climatique mondial échouera. La majorité des jeunes de la planète vivent dans le Sud. Les villes qui grandissent le plus vite se trouvent dans le Sud. Les communautés les plus vulnérables au climat, comme celles qui savent le mieux s’adapter, sont dans le Sud. Leur capacité d’innovation n’a rien de facultatif : on ne peut pas s’en passer.

Un regard personnel

Professionnelle de la data et du climat, née en Ouganda et installée en France, j’ai vu les deux faces de l’innovation. J’ai travaillé sur des projets d’infrastructure et de transformation numérique en Afrique de l’Est, et j’ai participé à des initiatives climatiques fondées sur les données en Europe. Une chose me paraît claire : l’innovation qui ignore le contexte est vouée à l’échec. Mais l’innovation qui écoute, qui inclut et qui donne aux gens les moyens d’agir, en particulier dans les communautés longtemps exclues, peut tout changer. Décoloniser les technologies climatiques ne se résume pas à une critique. C’est un appel à agir, à construire autrement, financer autrement et penser autrement. Il s’agit de concevoir un avenir climatique où chacun a sa place à la table, pas en simple bénéficiaire, mais en bâtisseur.

Conclusion

Alors que nous entrons dans une période où les défis climatiques s’accélèrent, la question n’est pas seulement de savoir « quelle » technologie nous construisons, mais « avec qui, et pour qui ? » La vraie résilience climatique viendra de celles et ceux qui connaissent le mieux leurs communautés, qui vivent les risques au quotidien et qui innovent déjà, sans bruit, avec inventivité et avec force. Il est temps que le monde les écoute et investisse.

Dépassons l’innovation qui parle du Sud global, et allons vers une innovation qui parle depuis le Sud.