Le Sud global est aujourd’hui le théâtre d’un vaste bras de fer, lourd de conséquences pour la quête de l’humanité visant à préserver la planète par la conservation écologique. La tension entre le développement socio-économique humain et la protection de l’environnement est devenue plus visible, avec des effets néfastes qui mettent aux prises deux objectifs de développement durable (ODD). L’ODD 11 étant centré sur les besoins du développement humain et l’ODD 15 sur la nécessité de protéger la nature, un affrontement survient dès qu’une controverse d’aménagement naît d’un conflit d’aménagement. Ce conflit tient surtout à la nature du compromis qu’exige la réalisation simultanée de ces objectifs, des facteurs politiques extérieurs intervenant pour négliger ou écraser l’un au profit de l’autre.

La scène urbaine du Zimbabwe est l’un de ces théâtres et montre bien comment ce conflit se joue. Avec la multiplication des projets de logement liée à une urbanisation rapide, les zones humides, autrefois jugées « intouchables » pour la richesse et la diversité de leurs écosystèmes et pour leur rôle dans la régulation du climat, sont désormais menacées par les projets d’infrastructures. Faute de respect pour le cadre qui protège les espaces naturels, la trajectoire de développement du pays a suivi le ton politique du moment. La préservation de la nature se retrouve ainsi en position très vulnérable, puisqu’elle passe désormais après des forces extérieures : c’est là l’origine du conflit. Ce conflit apparaît clairement dans le paradoxe du développement de la capitale zimbabwéenne. Les autorités locales de Harare subissent une pression croissante pour loger une population en hausse, une exigence qui a parfois conduit à violer le droit de l’environnement. D’où une question profondément nécessaire : quels intérêts servons-nous, le développement guidé par la politique ou la protection de l’environnement ? Cette déchirure entre deux objectifs de développement durable légitimes hante l’urbanisme de Harare, en particulier la lutte entre la préservation des zones humides et le développement des infrastructures.

L’écologie politique et le paysage de l’urbanisme à Harare

L’écologie politique est un cadre d’analyse qui interroge la manière dont les rapports de pouvoir, les intérêts économiques et les dynamiques sociales pèsent sur la préservation écologique. Il permet de comprendre comment la conservation de l’environnement passe après le jeu des intérêts humains. Ce cadre pose des questions dérangeantes sur les enjeux verts : qui contrôle la terre ? Qui profite du développement ? Qui supporte le coût de la dégradation de l’environnement ?

À Harare, capitale du Zimbabwe, ces questions quittent le terrain de la théorie pour prendre corps. Dans la ville, le clientélisme politique a maintes fois sapé l’aménagement et l’usage professionnels des sols, provoquant une crise brûlante pour la protection de l’environnement. On assiste à la montée d’individus et de groupes puissants qui lotissent illégalement des terrains dans la ville, pour en tirer un profit à la fois économique et politique. Ces groupes, couramment appelés « barons du foncier », sont généralement liés au pouvoir et agissent donc avec une autorité qui affaiblit le rôle de l’autorité locale dans l’espace urbain. Les terres réservées à la protection de l’environnement sont menacées par ces groupes. L’Environmental Management Agency (EMA) a été réduite à l’impuissance, car les pressions politiques pour fournir logements et emplois à une population croissante sont jugées plus importantes. Des documents d’orientation nationaux comme la National Development Strategy (NSD1) insistent à juste titre sur la nécessité de la croissance économique et des infrastructures. Certains s’en servent pourtant comme d’une arme pour passer outre les lois et les directives environnementales. L’écologie politique éclaire donc les difficultés environnementales de Harare. Elle aide à prendre du recul pour voir comment l’aménagement des sols par les autorités locales est parfois victime de manœuvres politiques. La durabilité reste hors de portée tant qu’on ne s’attaque pas aux décisions politiques qui régissent l’usage des sols en ville.

Le combat des zones humides de Harare

Les zones humides représentent environ 21 % de la superficie totale de Harare. Elles sont d’une importance extrême, car elles rendent des services utiles à la ville : approvisionnement et filtration de l’eau, atténuation des inondations, habitat pour la biodiversité, régulation du climat, etc. La capitale reposait autrefois sur des zones humides luxuriantes comme Monavale, le vlei de Borrowdale et la zone humide de Gosden à Mabvuku Tafara. Aujourd’hui, beaucoup d’entre elles ont été grignotées par des projets de logements, des parcs commerciaux ou des quartiers non réglementés. L’un des cas emblématiques remonte à 2013, quand la galerie commerciale Long Cheng a été construite sur une zone humide. L’affaire a fait l’objet d’un examen très attentif. Une remarque popularisée dans le débat public par des élites politiques favorables au projet a beaucoup circulé : « les grenouilles et les lézards ne peuvent pas freiner le développement commercial ». Elle sapait directement le statut de la zone humide classée et a permis la poursuite des travaux sans égard pour l’environnement.

Les promoteurs fonciers font valoir que la ville a désespérément besoin de logements et d’emplois pour sa population en forte croissance. Les associations de défense de l’environnement rappellent de leur côté que la destruction des zones humides compromet les fonctions environnementales qu’elles assurent pour la ville. Un autre combat se prépare actuellement autour de la construction illégale de logements sur une autre zone humide classée, Gosden, dans la banlieue de Tafara. Le pays a beau répéter qu’il faut préserver la nature et s’être doté de lois qui protègent les zones humides classées, l’application de ces lois est désormais éclipsée par les intérêts économiques et la volonté politique. Il existe à présent un triangle conflictuel entre promoteurs et défenseurs de l’environnement, avec les autorités municipales prises entre les deux. La durabilité devient alors un simple discours, et l’application des lois suit les préférences de la volonté politique. Cela traduit un problème plus large : la protection de l’environnement suit davantage les lignes politiques que la compétence en matière d’aménagement.

Le Zimbabwe a récemment accueilli la conférence COP 15 de Ramsar sur les zones humides, en juillet 2025. Cet engagement protocolaire ne résiste pourtant pas à la comparaison avec la détermination réelle du pays à protéger ses zones humides. L’expansion urbaine a entraîné la dégradation de 49 % des zones humides de Harare. Ce chiffre montre jusqu’où va le conflit entre développement et conservation.

En théorie, le pays dispose d’une législation fournie qui vise à protéger l’environnement et à en préserver l’intégrité. Ces lois, comme l’Environmental Management Act, sont conçues pour imposer la protection écologique en cohérence avec les efforts régionaux et mondiaux, en adhérant pleinement aux objectifs de développement durable. Leur application reste cependant insuffisante, car les autorités d’urbanisme chargées de les faire respecter sont à la merci des pressions politiques visant à satisfaire la demande de logements et les objectifs des investisseurs. Face à ce paradoxe, où les deux mandats s’opposent, les considérations environnementales passent généralement au second plan. Les autorités locales urbaines se heurtent aussi à un contrôle de l’urbanisation qui ne fait que réagir. Comme les barons du foncier lotissent illégalement des terrains pour y construire des logements, les urbanistes de Harare se retrouvent à réguler l’urbanisation après coup, une fois les constructions réalisées, au détriment de la protection de l’environnement. Cela compromet fortement un développement encadré de façon durable et fait reculer la réalisation du développement durable.

Dans ce contexte, repenser concrètement la planification du développement devient d’autant plus nécessaire. Tout commence par la reconnaissance que la protection de l’environnement ne s’oppose pas au développement humain. Il faut aussi absolument aider les autorités concernées à comprendre comment ces deux objectifs se complètent au service du bien-être humain. L’intégration de la protection de l’environnement dans le développement humain de la ville doit dépasser le discours et devenir une union de forces qui avancent d’un même pas et dans un même but. Cette voie n’est possible qu’au moyen d’une réforme institutionnelle capable de limiter efficacement l’ingérence politique. Avec une certaine autonomie, les autorités locales pourront se voir confier, grâce à la collaboration entre institutions, le renforcement de la coordination des deux objectifs dans leur cadre d’aménagement.

La difficulté du Zimbabwe à concilier durabilité et développement humain n’a rien d’unique, mais elle aide à mettre en lumière les tensions qui traversent cette recherche d’équilibre. Il faut donc mettre en avant les réalités politiques qui régissent la mise en œuvre de ces deux objectifs. Le besoin est grand d’élaborer des cadres adaptés qui harmonisent les deux objectifs, loin des griffes de l’influence politique. Le caractère interdisciplinaire du métier d’urbaniste offre le point de rencontre où ce cadre peut être pensé, pour transformer le conflit en collaboration. Alors que le Zimbabwe bâtit ses villes de demain, la protection de l’environnement et l’intégrité écologique sont capitales pour donner pleinement vie à l’expression développement durable.