Le plus souvent, on attribue la pénurie d’eau à un manque d’eau douce et à des infrastructures insuffisantes pour la retenir. Et si l’on tient compte de l’impact croissant du changement climatique, qui perturbe le cycle de l’eau et rend les infrastructures moins efficaces, l’hypothèse paraît plutôt raisonnable, non ? Pourtant, on prête peu d’attention à un coupable plus cruel. La cause profonde de la pénurie d’eau est un épuisement. Pas simplement celui de l’eau, mais celui d’une gouvernance efficace. La crise de l’eau s’accompagne d’une privatisation continue, de pollution et de négligence. Une eau de moins en moins disponible peine à satisfaire la demande d’entreprises mues par des intérêts cachés. La crise mondiale de l’eau a des conséquences dévastatrices (figure 1) et touche quatre milliards de personnes par an. L’effet est encore aggravé dans les régions les plus pauvres. En Afrique subsaharienne, par exemple, trois enfants sur cinq n’ont pas assez d’eau. On voit donc que l’ODD 6 (Eau propre et assainissement) influe sur l’ODD 4 (Éducation de qualité), qui à son tour affecte l’ODD 8 (Travail décent et croissance économique).
Une responsabilité mal définie
Plutôt que de miser sur l’amélioration des infrastructures, c’est en renforçant la redevabilité en matière de gouvernance et de financement qu’on viendra à bout de la pénurie d’eau. Promouvoir un changement systémique, qui relève de l’ODD 16 (Paix, justice et institutions efficaces), fait avancer plusieurs objectifs liés entre eux, dont l’accès à l’eau, l’éducation et l’emploi. Comme on pouvait s’y attendre, changer la manière dont nous traitons la crise de l’eau à l’échelle du système se heurtera à des résistances. Les grandes réformes sont souvent bloquées tant que les partisans de la politique en place restent au pouvoir. L’organisation de nombreux gouvernements peut faire obstacle aux citoyens qui veulent faire bouger les choses. La redevabilité s’en trouve entravée. Une faiblesse systémique des politiques aggrave encore la situation : l’ambiguïté des responsabilités institutionnelles, tout comme l’absence de sanctions et de normes claires, rend plus difficile de demander des comptes à une personne ou à une organisation pour ses actes.
Figure 1 : Stress hydrique mondial projeté à l’horizon 2050. Source : World Resources Institute via Statista
Rassembler la force du terrain
Les organisations de terrain, c’est-à-dire des initiatives communautaires menées par des citoyens, portent une voix puissante face à ce manque de redevabilité. Elles exigent des comptes de ceux qui aggravent la crise de l’eau. Pour cela, elles se servent stratégiquement des crises et d’une couverture médiatique massive pour pousser les gouvernements à modifier leurs politiques et à faire passer l’intérêt des citoyens en premier. Au début de l’été 2015, dans la ville de G, en Chine, la rivière Si Ma Chong est passée de son bleu naturel à un rouge écarlate. L’affaire a été baptisée l’incident de la rivière Rouge : une entreprise, qui cherchait à se débarrasser illégalement de ses eaux usées, avait pollué une rivière d’une manière qui ne pouvait pas passer inaperçue. Lors de l’inspection qui a suivi, le responsable du bureau de l’environnement s’est contenté d’une brève évaluation et a réduit l’état de la rivière à de simples eaux boueuses. C’est là que les militants de terrain ont pesé de façon décisive. L’équipe de conservation de l’eau Le Xing Si Ma Chong s’est appuyée sur une couverture médiatique massive pour obtenir que des comptes soient rendus. L’écho médiatique suscité par la couleur de la rivière a permis au groupe d’étendre ses capacités en s’adjoignant une expertise sociale et des technologies d’analyse de la qualité de l’eau. L’Association des anciens ingénieurs, un groupe d’ingénieurs seniors à la retraite, y a pris part en guidant les militants pour approfondir leur connaissance des réseaux fluviaux chinois, en ciblant des notions clés comme la source, la zone d’écoulement et la structure du cours de la Si Ma Chong. Grâce à cette expertise, les militants se sont donné les moyens d’obtenir un changement réel et de réunir des preuves suffisantes, passant de simples plaintes à une action durable et efficace. Cette affaire a été considérée comme un « détonateur » qui a conduit les organisations de terrain à adopter un modèle de plaidoyer plus radical. Au bout du compte, les voix du groupe et la pression des médias ont poussé les coalitions de traitement de l’eau pilotées par le gouvernement à modifier leurs pratiques et à faire des concessions politiques.
Investir dans le savoir
La meilleure façon d’investir face à la crise de l’eau est d’investir dans la connaissance. En reliant les groupes de terrain à des ressources professionnelles, on renforce leur capacité à provoquer le changement. Comme l’a montré l’incident de la rivière Rouge, les conseils des ingénieurs seniors à la retraite ont été déterminants pour savoir quelles questions poser et quels points soulever sur la mise en œuvre des politiques. De jeunes responsables proposent aussi des solutions innovantes et ancrées localement, comme des plateformes de données ouvertes et des interventions fondées sur la nature, qui portent le débat au-delà des infrastructures physiques, jusqu’à la réforme de la gouvernance. Les médiateurs politiques facilitent l’apprentissage en dissipant les idées reçues, en reformulant les problèmes et en permettant aux parties prenantes de coproduire des connaissances. Aussi puissantes soient-elles, les actions de terrain se heurtent à de sérieuses difficultés. Les outils d’analyse des politiques ignorent traditionnellement des facteurs sociaux décisifs situés hors du sous-système politique. La recherche universitaire peut employer un langage inaccessible et suivre un calendrier différent de celui des décideurs, ce qui freine la traduction des données probantes en politiques applicables. Les actions de terrain peuvent aussi échouer en raison de divergences de convictions, d’un manque de ressources ou d’un faible niveau de confiance et de légitimité entre le gouvernement et la société civile.
Regarder vers l’avenir
Au milieu de la crise de l’eau, il faut que les communautés se fassent entendre, et cette voix peut naître d’une solide base de connaissances et d’une exposition médiatique. Instaurer un dialogue efficace entre responsables politiques et communautés crée un modèle de gouvernance interimbriqué. En renforçant la gouvernance grâce à l’ODD 16, en donnant aux communautés les moyens d’agir grâce à l’ODD 17 (Partenariats pour la réalisation des objectifs) et en garantissant une redevabilité transparente, nous pouvons assurer à tous l’accès à une eau propre au titre de l’ODD 6 et permettre des progrès dans l’éducation, la santé et le développement économique. La question n’est pas de savoir si nous avons assez d’eau, mais si nous avons la volonté politique de la gouverner équitablement.
Références
Article de revue
- Zeng, D., Yin, Y., Yan, H. et Guo, P. (2023). Crisis-Assisted Policy Advocacy in Water Environment Governance: The Policy Game Mechanism of Grassroots Organizations. Water, 15(13), p. 2459. Consulté : 10.3390/w15132459. Date : 24/11/25.
Rapports & documents de travail
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- Global Commission on the Economics of Water (2024). Youth Water Agenda: Transforming the Future of Water Security. Consulté : Youth Water Agenda: Transforming the Future of Water Security – Global Commission on the Economics of Water. Date : 25/11/25.
Documents en ligne et d’organisations
- SIWI (Stockholm International Water Institute) (2025). Youth and water. Consulté : Youth and water | SIWI – Leading expert in water governance. Date : 25/11/25.
- Corradi, S. (2025). Voice from the youth : “Empowering water change-makers: Youth Advocacy Training” | World Water Council. Consulté : Voice from the youth : “Empowering water change-makers: Youth Advocacy Training” | World Water Council. Date : 25/11/25




