Aller d’un point A à un point B ne devrait pas être un luxe. Pourtant, dans de nombreuses villes du monde, les systèmes de transport décident discrètement de qui avance et de qui reste à la traîne.

La ligne de bus qui ne dessert pas votre quartier, la gare dont l’ascenseur est en panne : ce ne sont pas de simples désagréments. Ce sont des obstacles qui tiennent les gens à l’écart de l’emploi, des soins et des perspectives d’avenir.

Le fait est que nous ne pourrons pas résoudre le changement climatique sans résoudre les inégalités, et les transports se trouvent au croisement des deux. Les ODD reconnaissent ce lien : si l’ODD 13 (Lutte contre les changements climatiques) pousse les villes à réduire leurs émissions, l’ODD 10 (Inégalités réduites) nous rappelle que le progrès doit profiter à tous. Quand nous construisons des villes plus vertes, nous avons le choix. Nous pouvons créer des systèmes qui fonctionnent pour tout le monde, ou bâtir sans le vouloir un système dont seule une poignée d’habitants profite.

Quand la ville « intelligente » ne l’est pas pour tout le monde

Les villes se numérisent et, sur le papier, c’est séduisant : des applications qui annoncent l’arrivée du prochain bus, des véhicules autonomes qui pourraient révolutionner les déplacements, des systèmes d’IA qui régulent la circulation. Mais il y a un hic : tout le monde n’a pas de smartphone, tout le monde ne sait pas se servir d’applications compliquées, et tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir les dernières technologies.

Cette fracture numérique n’est pas seulement agaçante ; elle crée de nouvelles formes d’exclusion. Quand les systèmes de transport reposent largement sur la technologie, ils risquent de laisser de côté ceux qui ont le plus besoin des transports publics : les familles modestes, les personnes âgées et les personnes handicapées. On touche là à un arbitrage lourd de conséquences : faire avancer l’ODD 11 (Villes durables) et l’ODD 13 (Lutte contre les changements climatiques) peut, sans qu’on le veuille, compromettre l’ODD 10 (Inégalités réduites).

Prenons les véhicules électriques. Ils sont indispensables pour réduire les émissions, mais les personnes handicapées qui voudraient adopter cette option plus verte se heurtent à de nombreux obstacles. Plus de la moitié d’entre elles jugent le coût et la faible disponibilité rédhibitoires. Les véhicules électriques accessibles en fauteuil roulant sont souvent mal conçus, difficiles à réparer et rares.

Dans le même temps, 65 % des personnes handicapées utilisent des applications mobiles pour préparer leurs trajets. Quand ces applications ne sont pas pensées pour tous, ou quand l’infrastructure elle-même manque d’ascenseurs ou de rampes, c’est tout le système qui échoue.

Des systèmes qui fonctionnent vraiment pour tous

À quoi ressemble alors un transport équitable ? Certaines solutions font déjà leurs preuves. Les tarifs réduits aident. Mais un changement réel va plus loin. Dans de nombreux pays à faible revenu, le transport informel (minibus, motos-taxis, lignes de bus informelles) assure jusqu’à 90 % des déplacements effectifs de la population. Interdire ces services paraît net sur le papier, mais cela détruit des moyens de subsistance et laisse des gens sans solution. C’est en contradiction directe avec l’ODD 1 (Pas de pauvreté) et l’ODD 8 (Travail décent). La meilleure approche ? Les intégrer au cadre existant, avec une réglementation adaptée, des formations à la sécurité et un soutien financier.

Medellín, en Colombie, offre un exemple frappant d’infrastructure façonnée à l’écoute de ses habitants. La ville a mis en place des téléphériques, appelés Metrocables (figure 1), pour relier les quartiers informels à flanc de colline au centre-ville. Cette innovation traduit un changement d’approche : au lieu d’imposer des solutions de transport classiques, on part de la façon dont les gens vivent réellement. Plutôt que de privilégier le bus ou le train, les urbanistes ont cherché le mode de transport le plus efficace pour les habitants concernés, et créé un système qui répond directement aux besoins locaux.

Une accessibilité réelle suppose aussi des correspondances sans rupture : pouvoir descendre facilement d’un bus, monter dans un train, prendre un ferry si besoin, etc. Dans les zones rurales et périurbaines où les transports publics classiques n’ont pas de sens, les services à la demande et le microtransit comblent les manques.

Mettre la technologie au service de tous

La technologie est un outil décisif face à la crise climatique. Et comme tout outil, elle ne vaut que par l’usage qu’on en fait. Les véhicules électriques et les transports autonomes pourraient réellement améliorer la vie des gens, surtout celle des personnes à mobilité réduite, à condition d’être bien conçus dès le départ.

Cela suppose une signalétique claire que chacun peut lire, des applications faciles à utiliser et des véhicules qui accueillent les fauteuils roulants sans coûteuses adaptations sur mesure. Ce ne devraient pas être des options ou des petits plus, mais la base. Quand la technologie est conçue de manière inclusive, elle peut faire progresser plusieurs ODD à la fois, en particulier l’ODD 9 (Innovation et infrastructures), l’ODD 13 (Lutte contre les changements climatiques) et l’ODD 10 (Inégalités réduites), ce qui prouve que ces objectifs ne sont pas forcément concurrents.

Atteindre ces objectifs demande de la collaboration. Il ne suffit pas que les entreprises technologiques et les pouvoirs publics se parlent : il faut écouter les communautés qui utiliseront ces systèmes. Les personnes qui se déplacent en ville en fauteuil roulant, qui élèvent une famille avec un budget serré, qui cumulent plusieurs emplois : ce sont elles qui ont vu de leurs propres yeux ce qui marche et ce qui ne marche pas.

L’avenir des transports urbains n’oblige pas à choisir entre sauver la planète et inclure tout le monde. Il peut faire les deux. Mais seulement si nous concevons des systèmes où l’accessibilité n’est pas pensée après coup, où le coût abordable est prévu dès le départ, et où les personnes les plus concernées participent directement à l’élaboration des solutions.

Ce n’est pas seulement une question d’éthique. C’est le seul moyen pour que les transports durables le deviennent pleinement.