En 2023, les émissions mondiales de CO₂ ont atteint 39 023,9 MtCO₂e, une hausse spectaculaire par rapport aux 36 154,3 MtCO₂e de 2020. La même année, les catastrophes climatiques ont causé 380 milliards de dollars de pertes économiques dans le monde. Dans le même temps, les statistiques de la Banque mondiale montrent que le PIB mondial par habitant a doublé entre 1990 et 2016 et qu’il en est allé de même pour la pollution de l’air et la dégradation de l’environnement. D’où la question du moment : dans quelle mesure est-il tenable que le PIB mondial continue de croître pendant que l’effondrement environnemental s’accélère ?
L’explication tient à la nature même du PIB en tant qu’indicateur économique. Comme l’a décrit l’économiste Simon Kuznets, le PIB a été conçu comme un outil de mesure de l’activité marchande, et n’a servi qu’en second lieu d’approximation du bien-être économique. Le PIB mesure la valeur monétaire des biens et services finals (achetés par l’utilisateur final) produits dans un pays au cours d’une période donnée. En ce sens, le PIB n’a jamais été conçu pour mesurer le bien-être social ou la santé de l’environnement. Il ne tient notamment pas compte de l’épuisement du capital naturel ni des coûts environnementaux de la production économique, comme la pollution. La croissance du PIB, mondiale ou nationale, peut donc progresser alors que les coûts environnementaux augmentent, et donner une impression de progrès quand la résilience sous-jacente s’effrite.
Plus important encore, le PIB ne tient pas compte des défaillances du marché comme l’information incomplète ou les retombées de la pollution. Recourir à des indicateurs biaisés comme le PIB peut créer une illusion de croissance : le bien-être mesuré d’un pays peut augmenter alors même que la raréfaction des ressources naturelles s’aggrave. Pour mesurer la satisfaction de vie, le bien-être social et la santé de l’environnement, il faut donc inclure des indicateurs comme l’indicateur de progrès véritable (IPV), qui mesure mieux les bénéfices et les coûts environnementaux.
Cette nécessité apparaît plus clairement si l’on garde à l’esprit que nous vivons déjà sur un capital hérité de l’avenir. Le fait que notre économie ne soit pas durable et que notre production et nos actions continuent d’alimenter les émissions ne fait que le confirmer. Dans la réponse de la CCNUCC à ces défis, l’objectif de neutralité carbone d’ici 2050 a été fixé afin de ne pas dépasser une hausse de température de 1,5 °C. Pour lutter contre la croissance des émissions anthropiques, qui proviennent principalement de la combustion des énergies fossiles, des indicateurs carbone sont apparus pour définir les émissions de chaque acteur par scopes et par activités.
Pour que chacun rende des comptes sur le climat, les émissions sont généralement déclarées selon trois scopes. Le scope 1 couvre toutes les émissions directes de GES provenant de sources détenues ou contrôlées par l’entreprise, tandis que le scope 2 correspond aux émissions indirectes liées à la production de l’électricité achetée et consommée par l’entreprise. Le scope 3 regroupe toutes les autres émissions indirectes ; il s’agit en général d’une catégorie de déclaration volontaire, qui comprend les émissions résultant des activités de l’entreprise dans sa chaîne de valeur. Les entreprises choisissent encore elles-mêmes les scopes qu’elles déclarent, et la majorité ne publient que les scopes 1 et 2. Le scope 3, qui représente généralement la plus grande part des émissions totales, se retrouve donc exclu. Cette exclusion crée un angle mort considérable, car s’en tenir aux scopes 1 et 2 sous-estime systématiquement l’empreinte climatique réelle comme l’ampleur du risque de transition.
Par ailleurs, la différence entre mesures absolues et mesures d’intensité pèse lourd dans l’évaluation de la performance climatique. Les mesures absolues comptabilisent l’ensemble des émissions en tonnes d’équivalent CO₂ : elles donnent une image simple de l’empreinte réelle d’une entreprise, mais risquent d’avantager les petites entreprises du seul fait qu’elles émettent moins au total. Les mesures d’intensité rapportent les émissions au chiffre d’affaires ou à la production : elles rendent compte de l’efficacité, mais masquent parfois une hausse des émissions globales. Le profil climatique d’une entreprise paraît donc plus ou moins favorable selon l’indicateur retenu. C’est pourquoi le choix de l’indicateur est déterminant pour rendre transparents les progrès de la décarbonation, et le recours à des indicateurs complémentaires peut faire apparaître, puis résoudre, un risque de transition latent.
Par conséquent, même lorsque l’empreinte carbone d’une entreprise est faible selon les normes qu’elle applique, il ne s’ensuit pas que son risque climatique soit faible. Il existe bien d’autres risques à intégrer dans la mesure de la performance environnementale d’une entreprise : les risques physiques, comme les inondations et les sécheresses qui touchent les usines et les chaînes d’approvisionnement. Il existe aussi des risques politiques et de transition, sous la forme d’interdictions réglementaires, de plafonds d’émissions plus stricts et de volatilité du prix du carbone. Or l’écrasante majorité des rapports d’entreprise repose encore sur des données incomplètes et obsolètes, qui rendent mal compte de l’ampleur réelle de ces risques. Le GIEC prévient que même une hausse de 0,1 °C des températures mondiales accroîtrait nettement les dangers climatiques, et que maintenir les émissions autour de 450 ppm CO₂e entraînerait encore probablement une hausse des températures de 2 à 2,4 °C. Cela montre aussi la nécessité de nouveaux indicateurs, plus intégrés, ainsi que d’objectifs de réduction des émissions, de scénarios d’atténuation et d’une action précoce.
En bref, la réalité est la suivante : si le PIB enregistre le progrès économique, il ne permet pas de quantifier le bien-être de la société ni l’état de notre monde et de nos écosystèmes. Il faut concevoir d’autres indicateurs et d’autres mesures, car l’empreinte carbone ne suffira pas à évaluer la santé de notre climat. Aujourd’hui, les décisions reposent trop souvent sur des statistiques économiques et environnementales biaisées, qui donnent une image faussée du développement pendant que notre environnement se dégrade.
Une stratégie globale, qui associerait indicateurs de risque climatique, capital naturel et bien-être social à la prospérité économique, pourrait changer la manière de poser le problème et offrir une perspective plus équitable. Nos sociétés et nos économies ne pourront prospérer durablement que si la prospérité reste dans les limites planétaires.



