Dans de nombreux pays en développement, la forte croissance des dernières décennies a permis de passer du statut de pays à faible revenu à celui de pays à revenu intermédiaire. Mais ce progrès s’essouffle souvent avant que ces pays n’atteignent un revenu élevé, un phénomène connu sous le nom de piège du revenu intermédiaire (Gill & Kharas, 2007). Pour en sortir, l’investissement et l’expansion industrielle ne suffisent pas : il faut transformer le capital humain, l’innovation et les capacités institutionnelles. Parmi ces moteurs, l’éducation et l’inclusion économique des jeunes apparaissent comme des conditions décisives pour entretenir la croissance et assurer un développement équitable.
Le piège du revenu intermédiaire se referme lorsque des économies qui ont d’abord crû grâce à une main-d’œuvre bon marché et à l’accumulation de capital perdent en compétitivité à mesure que les salaires augmentent, sans parvenir à développer assez de capacités d’innovation pour monter dans la chaîne de valeur. Selon Gill et Kharas (2007), les pays bloqués à ce stade ne peuvent plus rivaliser ni avec les économies à faible revenu sur les coûts, ni avec les économies avancées sur la technologie. Le passage à une économie de la connaissance dépend donc d’une meilleure qualité de l’éducation, du soutien à l’innovation et d’institutions plus efficaces.
Le modèle d’économie duale de Lewis (1954) offre une grille de lecture utile : la croissance initiale vient du transfert de la main-d’œuvre de l’agriculture vers l’industrie, mais la prolonger exige ensuite une main-d’œuvre qualifiée et innovante. Investir dans l’éducation et l’inclusion des jeunes est donc indispensable pour passer d’une croissance tirée par les facteurs de production à une croissance tirée par l’innovation. L’éducation est le socle de l’accumulation du capital humain et du progrès technologique. Pourtant, dans de nombreux pays en développement, le système éducatif prépare mal les jeunes à un marché du travail en mutation. La Banque mondiale estime que près de 70 % des enfants des pays à revenu faible et intermédiaire sont en situation de « pauvreté des apprentissages » : à dix ans, ils ne savent pas lire et comprendre un texte simple. Cette crise des apprentissages se traduit directement par une productivité plus faible, une innovation limitée et la stagnation économique.
La pertinence de l’éducation compte d’ailleurs autant que son accessibilité. Les pays en développement souffrent souvent d’une inadéquation des compétences : les diplômés ont des connaissances théoriques, mais il leur manque les compétences pratiques, numériques ou entrepreneuriales que réclament les industries modernes. Pour y remédier, les systèmes éducatifs doivent donner la priorité à la formation professionnelle, à la culture numérique et à l’esprit critique. Les pays qui ont réussi à sortir du piège du revenu intermédiaire, comme la Corée du Sud et Singapour, ont massivement investi dans des réformes éducatives centrées sur les jeunes, qui ont relié écoles, universités et entreprises et rendu possibles l’apprentissage et l’innovation en continu.
L’inclusion économique, moteur de croissance
L’éducation des jeunes n’a d’effet que si elle débouche sur des emplois productifs et sur l’entrepreneuriat. Or le chômage des jeunes reste à un niveau alarmant dans les régions en développement. D’après les données de la Banque mondiale, le taux de chômage des jeunes s’établit à environ 14 % dans le monde, mais dépasse 25 % au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, et 20 % en Afrique subsaharienne. Une part importante des jeunes, en particulier les femmes, ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET), avec des taux supérieurs à 30 % dans certaines économies en développement.
Cette exclusion a un coût social autant qu’économique. Elle limite la production potentielle, réduit les recettes fiscales et accroît les inégalités et les tensions sociales. Les systèmes économiques inclusifs, à l’inverse, produisent davantage d’innovation, encouragent l’entrepreneuriat et renforcent la cohésion sociale. Les politiques en faveur de l’inclusion financière, de l’entrepreneuriat des jeunes et d’un accès équitable au crédit sont donc indispensables pour que l’éducation se traduise en participation réelle à l’économie.
Le lien entre éducation, inclusion et transformation structurelle
La capacité des pays en développement à réussir leur transformation structurelle, c’est-à-dire à passer de l’agriculture à l’industrie manufacturière et aux services, dépend de la manière dont ils mobilisent leur jeunesse. Sans jeunes qualifiés et actifs, la montée en gamme industrielle et le progrès technologique piétinent, et les économies restent enfermées dans des activités à faible productivité.
Agénor et Canuto (2015) identifient trois facteurs déterminants pour sortir du piège du revenu intermédiaire : le capital humain, les infrastructures et la diffusion des connaissances. L’éducation des jeunes renforce les trois. Une jeunesse bien formée accélère l’adoption des technologies, stimule la demande intérieure grâce à des revenus plus élevés et soutient les écosystèmes d’innovation. L’inclusion économique, elle, garantit que ce capital humain est effectivement employé dans les secteurs productifs. L’éducation et l’inclusion économique des jeunes ne sont pas des objectifs sociaux secondaires ; elles sont centrales pour la transformation économique et le développement durable. Les pays en développement ne peuvent pas compter uniquement sur l’accumulation de capital ou sur la demande extérieure ; ils doivent investir dans leur jeunesse, source de productivité, d’innovation et de progrès social. Une jeune génération bien formée et intégrée à la vie économique est la clé pour sortir du piège du revenu intermédiaire, réussir la transformation structurelle et assurer une prospérité partagée pour l’avenir.




